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Compte rendu du café-philo
sur le thème de : " Doit-on vivre ensemble".
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« Doit-on vivre ensemble ? »
Frédéric Baumer février 2025
Le slogan « Pour vivre ensemble » est utilisé pour la première fois en 1983 par Françoise Gaspard, maire de Dreux, qui affrontait un édile FN.
Expression très usitée aujourd'hui.
Le Conseil de l'Europe a défini en 2011 trois éléments indispensables au Vivre ensemble :
- Le respect de la dignité humaine, de la diversité culturelle et des « droits des autres », afin de garantir la tolérance et la compréhension ;
- La liberté d’expression et le pluralisme des opinions ;
- L’accès de tous à l’information et aux médias
Commençons par trois philosophes qui ont réfléchi à ce qui peut permettre de mieux vivre ensemble :
. Thomas Hobbes (mort en 1679) disait « Homo homini lupum » (l’homme est un loup pour l’homme). Il conclut à la nécessité d’un Etat fort, le « Léviathan », véritable « monstre qui décourage le crime », qui peut seul garantir l’unité du peuple.
Le prix à payer est la soumission à un pouvoir absolu.
Néanmoins Hobbes inaugure la notion de contrat social qui inspirera Jean-Jacques Rousseau.
. Jean-Jacques Rousseau (mort en 1768) répond que la coercition ne crée qu’une unité de façade. En lieu et place du contrat de soumission, Rousseau élabore un contrat d’association (le « contrat social ») grâce auquel les citoyens pourront jouir, en plus de la sécurité de leurs biens et de leur personne, de la liberté civile.
Mais pour que ce contrat d’association fonctionne, il faut que les subjectivités soient affectées. L’affect qui servira de ciment au corps social ne sera pas, comme chez Hobbes, l’effroi que le Léviathan inspire, mais l’amour des lois que la Religion civile a pour vocation d’entretenir dans le cœur des citoyens.
Rousseau anticipe ainsi 20 ans à l’avance le mot « Fraternité » qui apparaitra la première fois en 1793 dans la devise révolutionnaire « Liberté, égalité, Fraternité ou la mort ».
. Emmanuel Kant (mort en 1804) a également réfléchi sur l’intérêt du vivre ensemble.
Dans son livre « Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique » (= son livre de philosophie politique) Kant développe une idée optimiste sur le devenir des sociétés d’un point de vue relationnel.
C’est ce qu’il appelle « l’insociable sociabilité ». Un oxymore.
Voyons son idée de sociabilité :
- Dans un premier temps (enfance, adolescence), chaque homme (terme générique) cherche à s’associer. C’est avec les autres qu’il trouvera matière à s’épanouir, à s’enrichir à tous points de vue. C’est la force centripète (= vers les autres) en chacun.
- Cela crée des tensions entre les membres de cette association, mais pour Kant c’est une tension positive : c’est une émulation porteuse de progrès.
Kant prend l’exemple des arbres d’une forêt : « Ainsi dans une forêt chaque arbre essaie de ravir à l’autre l’air et le soleil, chacun s’efforce de se dépasser les uns les autres, et par suite, les arbres poussent beaux et droits. »
De cette confrontation naissent d’abord la politesse, puis quelques règles pour assurer la paix
- Mais d’un autre côté, nous avons tous plus ou moins en nous une force centrifuge (« insociable »), càd besoin de se replier pour réfléchir, pour se protéger, ou pour des activités personnelles.
Si cet isolement dure longtemps, Kant devient critique : « Les arbres qui préfèrent la liberté lancent leurs branches à leur gré, à l’écart des autres arbres, mais ils poussent rabougris tordus et courbés. »
Donc oui selon Kant à de courts isolements, notamment pour approfondir sa pensée, mais fuir le vivre ensemble serait très préjudiciable.
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① Les arguments de ceux qui prônent le Vivre ensemble :
De nos jours, le vivre ensemble paraît être un concept de plus en plus chahuté au sein de nos sociétés, dans un contexte de globalisation marqué par la montée croissante de l’individualisme.
Pour les plus optimistes, ce concept serait étroitement lié au processus de socialisation, càd l’intériorisation progressive depuis l’enfance des normes et valeurs de la société dans laquelle un individu évolue. Cette notion s’assimilerait donc au fur et à mesure par le biais des interactions sociales ; et accompagnerait la construction de l’identité sociale des individus.
Quels sont les piliers du vivre ensemble en France ?
- Principalement la laïcité.
La France, nation laïque, garantit à ses citoyens la liberté de conscience, qui va de pair avec la liberté de culte ou de croyance.
Il s’agit d’un principe constitutionnel séparant le pouvoir politique des organisations religieuses. Sur le plan juridique, depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat votée en 1905, la laïcité en France repose sur quatre fondements :
. Tout d’abord la liberté permettant aux individus de croire ou non en une religion et d’exercer celle-ci au sein de la sphère privée et également dans l’espace public, tant que cela se fait dans le respect d’autrui.
. Ensuite, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La loi n’émane que du peuple.
La neutralité de l’Etat stipule que les agents du service public tels que les enseignants ou encore les policiers ne doivent afficher aucun signe témoignant d’une quelconque appartenance religieuse.
. Enfin, l’égalité de tous devant la loi et les services publics quelles que soient leurs convictions.
La laïcité devrait permettre à notre société de vivre collectivement sans que les croyances et les convictions ne viennent entraver cette cohésion. Chaque citoyen est libre dans le respect des croyances d’autrui ; la laïcité devrait donc être le socle du principe de tolérance, le socle du vivre ensemble.
- Le milieu associatif
C’est un acteur important du vivre ensemble.
Notamment les associations ont pour vocation l’entraide, par exemple la lutte contre l’exclusion sociale et l’isolement. Parmi celles-ci, on peut citer La Croix Rouge et les Restos du Cœur, le Secours catholique, Le Secours populaire, Les Petits Frères des Pauvres, etc.
- Des initiatives citoyennes solidaires
On peut par exemple évoquer les fêtes de quartiers, la fête de la musique, les spectacles ou même les manifestations telles que le 14 juillet, etc. Ces événements réunissent des individus de tout horizon, culture, origine, religion, âges et rassemblent ainsi en un même lieu une large palette de diversité humaine autour d’activités qui leur sont communes.
De même les initiatives qui ont lieu dans les milieux scolaires, universitaires, sportifs.
Ces actions permettent de lutter contre les clichés et stéréotypes existants à propos de certaines communautés. C’est par le biais de ce type d’interactions que le lien social peut se créer et se développer.
- Les moments forts où les Français ont été capables de se rassembler :
. Les coupes du monde de football gagnées par la France en 1998 et 2018
. Le 11 janvier 2015 les Français ont clamé “Je suis Charlie”.
. Au moment du Covid, le confinement a globalement fonctionné.
. Et les JO, l’été dernier.
Ces exemples sont rassurants.
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② Les freins au vivre ensemble
Depuis 10 ans, beaucoup de mauvaises nouvelles : le climat social et politique se détériore très sensiblement ; le terrorisme a fait de nombreuses victimes à Charlie, au Bataclan, à Nice en juillet 2016 ; la pandémie du Covid ; le brexit ; les guerres en Ukraine et en Palestine, etc.
Il y a une accélération d’un délitement politique en France et dans le monde.
L’inquiétude est légitime face à ces menaces, c’est une marque de lucidité. Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur le réel danger qu’elles représentent.
Certains instrumentalisent la peur qui mène à la xénophobie et conduit au rejet de celui qui est différent. Le Vivre ensemble en pâtit.
Il y a des mouvements de fond de déstabilisation :
- Le savoir-vivre est en recul.
Les incivilités progressent, on le voit dans la violence vis-à-vis des forces de l'ordre, mais aussi dans les hôpitaux, vis-à-vis des chauffeurs de bus, dans les écoles, etc.
Norbert Elias avait souligné l'intérêt des mœurs bourgeoises pour régler les violences au quotidien, par exemple l'art de la table, la politesse, ou la mode.
Il semble maintenant que la civilité est considérée comme une marque de classe sociale. Donc on la refuse.
Conséquence : la montée de la judiciarisation. Le code civil et la jurisprudence des tribunaux deviennent le code des bonnes manières.
- La globalisation du monde
Cette globalisation fait peur. Peur de perdre son identité, son mode de vie, son univers culturel, ses « valeurs ».
Ce monde global effraie d’autant plus que nous assistons à un retour d'un capitalisme sans limites.
En effet, la présidence Trump constitue une victoire culturelle majeure pour les ultra-libéraux. Pour lui, et pour la plupart des autocrates du monde, la démocratie impose des règles contraires au développement des entreprises, par exemple les réglementations du droit du travail.
C’est aujourd’hui le règne des rapports de force, au détriment des accords passés.
Dans le libéralisme à la Trump, les pauvres sont des loosers, et toute redistribution crée des freins bureaucratiques.
Le modèle américain risque d’enclencher un effet domino difficilement endiguable, alors que la crise des subprimes en 2007 a montré que le capitalisme doit avoir des garde-fous.
- La xénophobie
En juin 2024, la Commission nationale consultative des droits de l’homme a publié un rapport.
En voici deux extraits :
. En 2023, 1 676 actes antisémites ont été comptabilisés en France, soit quatre fois plus qu’en 2022, ce qui représente une hausse inédite.
. Les faits antimusulmans représentent environ 400 actes par an, chiffre malheureusement stable.
Le racisme au quotidien reste donc très préoccupant en France.
A noter la remarque d’Alain Finkielkraut :
« Un élément du vivre ensemble manque : le partage d'un passé commun. La multiplicité des origines des Français va à l’encontre de ce fondement essentiel. Être côte à côte ne suffit pas. »
- La méfiance envers les politiques
La France est le pays d’Europe le plus sceptique vis-à-vis de son personnel politique.
Cf. le baromètre annuel de la confiance politique du Cevipof avec sciences po, données de février 2025 :
. La France en queue de peloton : 26% des Français seulement font confiance aux politiques (ensuite : Italie 39%, Allemagne, 48% ; tous les autres pays au-dessus de 50%)
. Mais 55% des Français s’intéressent à la politique (taux record)
. 73% veulent « un vrai chef qui remette de l’ordre ». Concrètement : beaucoup trop de prélèvements (impôts + charges sociales) alors que les services publics fonctionnent mal. Mais aussi une demande de mesures dures : expulser tous les OQTF, supprimer l’excuse de minorité vis-à-vis des jeunes délinquants, etc.
. 41% approuvent l’idée d’un homme fort « qui n’a pas besoin des élections ou du parlement » et 26% des Français aimeraient que ce soit l’armée qui dirige le pays.
L’écart entre la politique nationale et la politique locale est prononcé : 61% des Français font confiance à leur maire, 40% aux députés, 23% au Pt de la République.
Les Français n’aiment pas le parlement qu’ils ont choisi (24% de taux de confiance).
C'est la clairvoyance et la maîtrise de soi qui donnent sens et vie à une société démocratique. Comment faire confiance à des représentants politiques qui ne s'astreignent pas à cette discipline ? Car la plupart des discours à l'assemblée nationale mobilisent une rhétorique émotionnelle, en particulier l'indignation et la colère. « Il n’y a pas de débat rationnel au milieu des fumigènes de l'émotion » comme l’a écrit Boris Cyrulnik.
. Cette importante méfiance envers la politique peut endommager toutes les autres relations. La défiance est contagieuse : à la question « Peut-on faire confiance à la plupart des gens ? » 69% des Français répondent non, taux record en Europe.
. Mais à propos de leur vie personnelle 71% des répondants français se disent personnellement « plutôt heureux » ou « heureux ».
- L’individualisme, le ‘chacun pour soi, progresse.
C’est cohérent avec la réponse quant au bonheur personnel.
Le confinement a clairement accentué ce repli sur soi. Les associations en savent quelque chose, de même que la difficulté pour beaucoup de maires de trouver des bonnes volontés, par exemple être conseiller municipal.
Mais cet individualisme se retourne contre les individus, “réussir sa vie” devient un impératif. “Être quelqu'un” est essentiel.
Conséquence, les déprimés sont de plus en plus nombreux.
Enfin certains milieux intellectuels sont souvent réticents vis-à-vis de cette idée de “Vivre ensemble”
Cf. Jonathan Daudey, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg : « Le vivre-ensemble est une construction politique et idéologique visant à freiner ceux qui voudraient entretenir un tant soit peu leur être-solitaire, entre indépendance et autonomie. (…). Penser et prendre le temps de penser, c’est être totalement soi, ne pas être régi en fonction des codes sociaux, des conventions, mais à la lumière naturelle de sa propre loi ».
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En guise de conclusion
D’abord il n’est pas question de vivre en permanence ensemble.
On a tous plus ou moins besoin de moments de solitude et de réflexion.
Camus disait « Solitaire puis solidaire ».
Malgré l’accumulation de mauvaises nouvelles depuis une dizaine d’années, malgré tous les freins que j’ai tenté de recenser, il y a, me semble-t-il, une majorité de nos concitoyens qui souhaitent que notre démocratie tienne. Donc qu’un « Vivre ensemble » paisible soit possible.
Comme note d’espoir, on voit qu’en cas de crises paroxystiques, les Français sont capables de se rassembler : cf. les JO, les coupes du monde ; « Je suis Charlie », etc.
Je pense aussi à « l’effet colibri », càd à ce que chacun peut faire, individuellement, pour que cette société fonctionne mieux : privilégier les relations apaisées, respecter la diversité, adopter des comportements responsables.
Et aussi, pourquoi pas, s’engager.
« Indignez-vous ! » titre du livre de Stéphane Hessel en 2010. Mais il ajoutait : s’indigner ne suffit pas, « Engagez-vous ! » (titre du livre qui a suivi).